Evidence mystérieuse de la clarté lunaire
Ce manque d'intérêt pour la lecture me touche, moi qui n'aurai en quelque sorte vécu que par des livres, sinon pour eux, et qui me demande si je n'y aurai pas perdu ma vie, en tout cas
cette forme d'innocence sans laquelle il est impossible de vivre ou, pour reprendre une expression qui a l'évidence
mystérieuse de la clarté lunaire, d'attendre tout de la vie.
Les cheveux d'un spectre
Comment écrire sans inventer tout à fait, en demeurant au plus près d'une vérité qui n'a que le vraisemblable pour
figure? Tout ça est loin, trop loin peut-être, et irreprésentable autrement que par une sorte de défi aux lois de la perspective narrative: autant vouloir
peigner les cheveux d'un spectre [...]
Réflexe de pudeur ou rejet
d'imposture
Sans doute est-il difficile de concevoir ce qu'on n'est pas en mesure de juger à partir d'un corps, d'une voix, d'un rire, de gestes, de faits dont on n'a pas été le témoin, celui qui n'a pas
été serré dans les bras d'un disparu étant réduit à entretenir avec lui un commerce d'outre-tombe où la fiction le dispute au regret. Je ne peux donc qu'essayer de comprendre cette dureté, cette intransigeance, selon mon père, cette intolérance, selon mon oncle - tout jugement,
même inique, ou porté rétrospectivement, étant, avec l'amour, la seule façon de déloger un visage de la grande ombre où le renvoie un récit, écrire ne révélant
jamais que notre vanité devant l'absence, à tout le moins notre impuissance à dire ce que fut réellement un être vivant.
[...] L'obscurité du sang est notre vraie mémoire, et la fiction une forme d'oubli, même si cette fiction se dérobe,
par réflexe de pudeur autant que par rejet de l'imposture [...]
Inconstance du monde
Tandis que son père feuilletait l'ILLUSTRATION, jouait aux dames, regardait clients et garçons retrouvés d'une fois à l'autre avec curiosité pour mon père,
et, pour mon grand-père, une sorte d'euphorie que j'ai peine à me représenter tant mon oncle me donne de ce solitaire qui, à la façon d'un sage chinois, venait là éprouver la vanité et l'inconstance du monde, une image sombre, d'une
grande dureté, presque terrible, selon la vérité du rapport difficile, voire
douloureux, qu'un homme entretient avec son origine.
Le goût de la solitude
Ces relations ne furent pas remplacées. Peut-être savait-il qu'on a jamais d'amis, ou que toute amitié se fonde sur des malentendus où l'amour-propre et l'intérêt travaillent plus que
l'altruisme et la générosité. [...] Germain Millet était un de ces êtres, si incompréhensibles aujourd'hui, qui ont le goût de la
solitude: une solitude qui était plus un accomplissement que de la misanthropie ou la contestation de l'ordre social qu'elle est devenue dans une société qui a fait du vivre-ensemble, de la transparence, du festif, de la convivialité, une des figures de la
démocratie où les solitaires sont suspects aux vertueux hédonistes du nouvel ordre moral. Mais s'il aimait autant la solitude, c'était qu'il pouvait ainsi
laisser libre cours à ce qu'il faut bien appeler son originalité ou ses bizarreries.
Le royaume de la noire
illusion
Le temps où je n'ai pas été au monde est une île de mots sur laquelle je tente inlassablement de prendre pied tout en sachant qu'on n'y sera que
fantôme, l'autre côté n'étant que le royaume de la noire illusion, aucun vivant ne franchissant cette mer inconnue, sinon sous forme de métaphores qui ne sont qu'une anticipation de notre propre mort.
Je me retire de ce seuil: la vie n'est pas la gestion plus ou moins raisonnable et heureuse de moments qui se succèdent comme des nuages, mais une série
d'actes souvent obscurs, incompréhensibles à autrui, sinon à nous-mêmes, que nous passerons notre vie non pas à essayer
d'éclaircir mais à en mesurer l'ombre portée sur un futur où nous ne serons plus. [...] Autant que du sang, ce qui coule en
nous est l'invisible éclat d'une puissance qui nous dépasse et qui se nomme amour, mélancolie, folie, ou destin. [...]
L'être que je ne puis convoquer entièrement par l'écriture me demandant d'être ombre à mon tour, et de reconnaître qu'une
main d'encre ne saurait dissiper la nuit où nous pourrions parler.
Ecrire, c'est échouer à dire le propre d'autrui tout en suscitant son ombre. Le sel d'autrui, c'est ce dont l'écriture ne peut que
dire la perte, l'oubli, l'immémorial. [...] Mais ce qu'on appelle échec n'est ici que la nécessaire traversée des ténèbres, dont nous rapportons toujours
quelque chose, fût-ce une main qui a été serrée, au coeur d'un songe ou d'une nuit
d'hiver, par un être invisible.
Tout humain est étranger sur
Terre
C'était un étranger qui avait quitté les siens, non seulement l'espèce d'étranger qu'il avait toujours été pour eux,
d'une certaine façon, mais celui dont la figure ultime accomplissait cette loi qui veut que tout humain soit étranger sur la
terre, y compris à lui-même.
Petit éloge d'un solitaire, Richard Millet